69, sous-titré Stormtroopers of Death lors de sa prépublication entre 1993 et 1994, est le deuxième manga de Satoshi Shiki. C’est un titre à l’histoire éditoriale compliquée, puisqu’il a fallu attendre 2008 pour le voir sortir sous la forme d’un volume relié. Ces difficultés s’expliquent-elles par la qualité moindre du titre ? Voici mon avis sur 69.
Avant de commencer, je précise que le manga est inédit en France et que je l’ai lu dans sa version italienne (éditée par Planet Manga en 2013) avec l’assistance d’outils de traduction automatique pour parfaire ma compréhension.
Une promesse non tenue
Le premier contact avec 69 passe par ses illustrations, qu’il s’agisse de la couverture du volume relié ou de celles de trois dôjinshi auto-publiés par Satoshi Shiki entre 1997 et 1998. Celles-ci montrent une jeune femme sûre d’elle, lourdement armée et prête à en découdre. Avec en plus un sous-titre comme Stormtroopers of Death (les “Troupes de choc de la Mort”), tout annonce un récit musclé, riche en action, voire en batailles militaires.
Pourtant, cet a priori ne se confirme pas à la lecture. En effet, même si 69 réserve quelques scènes explosives, l’action n’est pas la composante majeure de l’histoire. D’une part, la plupart des combats sont éludés, les protagonistes n’en étant ni participants, ni spectateurs. D’autre part, l’héroïne, Kazuno Mikogami, n’est pas conforme à l’image que les couvertures donnent d’elle. Elle n’est ni une soldate, ni une guerrière et, malgré certains excès de témérité, n’est pas à l’aise avec les armes à feu, ni avec la simple idée de tirer sur quelqu’un.
Pour ces raisons, 69 apparaît tout d’abord comme un récit trompeur, qui trahit les attentes suggérées par ses visuels et son titre.
Le souci de la nuance
Cependant, le fait que Kazuno ne soit pas une combattante assoiffée d’action et de violence est justement l’un des atouts du manga. Elle est au contraire une jeune femme très humaine, avec ses sentiments et ses doutes. Sa relation avec Koichiro et sa situation professionnelle l’ancrent dans la réalité du récit et contribuent à faire d’elle un personnage consistant auquel il est facile de s’attacher.
De son côté, Shephard prend corps dans la culpabilité qu’elle ressent vis-à-vis des méfaits commis par ceux qui la convoitent. Elle apporte de la nuance et de l’émotion au récit et permet de se laisser emporter par une intrigue qui s’articule autour d’elle.
De par la longueur du manga (un seul tome d’environ 190 pages), les autres personnages n’ont pas la place de s’exprimer et de s’étoffer. Néanmoins, ils sont bien caractérisés et tiennent leur rôle. Ils apparaissent comme de vrais acteurs du récit, avec une existence propre, et non comme de simples fonctions destinées aux rouages du scénario.
Dès ses débuts, Satoshi Shiki montre donc un soin réel à établir ses personnages. Dans 69, cela fonctionne, puisqu’ils sont l’ingrédient principal qui donne vie à l’univers.
Je note également que le mangaka s’est aussi efforcé d’apporter de la nuance aux organisations qui interviennent. Ainsi, le déroulement de l’histoire donne matière à penser que les “gentils” ne sont peut-être pas si gentils que cela et que les “méchants” ont des raisons légitimes, bien que leurs excès ne soient en aucun cas justifiables. Ces sentiments, Kazuno les ressent tout autant que le lecteur dans un jeu d’identification efficace.
Rien de révolutionnaire dans ces motifs, mais ils sont amenés avec sérieux et apportent de l’épaisseur au récit.
Des incohérences et des trous
Dans la façon d’appréhender le titre, les nuances que Satoshi Shiki apporte aux personnages et organisations occupent un espace qui permet de ne pas se poser trop de questions sur le développement de l’univers et de l’intrigue de 69. De la sorte, certains manques apparaissent moins criants. Mais cela ne les efface pas pour autant.
Un premier exemple touche au cadre géopolitique, qui est pourtant une composante importante du scénario. Les regroupements et oppositions de nations sont posés de manière sommaire et restent abstraits tout au long du volume. Il en va de même pour l’archipel de Rizoslag, théâtre de l’action, qui apparaît seulement comme un territoire neutre dans lequel différents pays sont implantés et s’affrontent. Privé de certains détails, il est difficile de se figurer ce cadre concrètement, ce qui amoindrit l’immersion.
Une lacune similaire concerne l’organisation L-MESS, principal antagoniste du récit, dont le fonctionnement, les actes passés et le lien avec l’Europe ne sont pas suffisamment détaillés. Plus embêtant, les intentions du Général, le chef de L-MESS, vis-à-vis de Shephard changent au cours de l’histoire sans raison particulière : il indique d’abord de la détruire, puis empêche l’un de ses hommes de le faire. C’est soit une incohérence, soit un défaut d’explication, mais quoi qu’il en soit, cela fait tiquer à la lecture.
De manière générale, la nature de Shephard est probablement le problème principal de l’intrigue de 69. Initialement, elle est présentée comme une technologie de pointe, un androïde permettant de pirater tous les terminaux informatiques existants, et donc, en toute logique, l’objet de toutes les convoitises. Elle est l’enjeu du récit. Pourtant, la suite en vient à la considérer comme une jeune fille à sauver pour la ramener à une vie normale, sans plus jamais aborder ses capacités.
Ces différentes problématiques peuvent s’expliquer par la jeunesse de Satoshi Shiki, dont 69 est l’un des premiers travaux. Cependant, cela pose des questions sur la supervision de son éditeur de l’époque. Celui-ci aurait dû intervenir pour consolider le contexte de 69.
Un bon divertissement
Malgré tout, le récit proposé par 69 ne manque pas d’attrait. Rythmé, bien dosé en rebondissements, en action et en suspense, il tient en haleine et suit un cheminement logique jusqu’à son dénouement. Il y a un vrai sens du divertissement avec la présence régulière de scènes fortes, qu’il s’agisse d’émotion ou de grand spectacle, qui laissent sans voix à la lecture, puis restent en mémoire.
Cette histoire accrocheuse est bien mise en valeur par le dessin de Satoshi Shiki. Ici, il s’agit du trait de ses débuts, celui de Riot, fin avec des visages élancés et des cases biseautées qui se chevauchent et dont les bordures s’effacent souvent. L’auteur propose une mise en page dynamique et aérée, dont les compositions mettent en valeur les personnages en les superposant au-dessus d’une case de contexte.
La lisibilité est optimale, évitant la confusion ou les problèmes de compréhension à cause d’un cadrage malheureux ou d’un dessin peu clair. De plus, les protagonistes sont expressifs et transmettent sans mal les sentiments qui les animent.
Cependant, il faut noter que certaines cases ont été redessinées depuis la prépublication du titre en 1993 et 1994. La différence est flagrante sur les personnages, dont les visages sont plus arrondis et les cheveux moins touffus. Cela permet de voir à quel point le dessin de Satoshi Shiki a changé depuis ses premiers mangas dans les années 1990. Ce n’est pas gênant sur l’épilogue, sur lequel le changement de style correspond au temps passé depuis la fin du récit principal. Malheureusement, dans le reste de l’histoire, la cohabitation de deux traits distincts jure et peut déplaire.
Ces changements ont probablement été faits pour le meilleur, par exemple pour améliorer la lisibilité, mais je ne peux m’empêcher de me demander ce que donnait 69 dans sa version initiale, avec un dessin homogène.
Le mot de la fin
Malgré des faiblesses dans la caractérisation de son contexte, 69 propose une histoire prenante qui tient parfaitement dans son format de one-shot. Le titre se distingue notamment grâce à certains personnages forts et à certains passages marquants.
Pour le grand public, 69 apparaîtra probablement comme un titre mineur, mais, pour qui s’intéresse à Satoshi Shiki, c’est un indispensable pour mieux comprendre les débuts de l’auteur, retrouver certains de ses motifs et thèmes récurrents, et profiter de son travail graphique, déjà remarquable par son soin et son expressivité.









